PAR SANDRA NUTLEY, Directrice, Research Unit for Research Utilisation (RURU), University of St Andrews, G.-B.

À titre de défenseure des avantages de l’usage de la recherche pour influencer la conception et la mise en œuvre de politique publique et de pratiques en matière de prestation de services, je suis confortée par le nombre croissant d’initiatives de mobilisation des connaissances (opérant dans beaucoup de secteurs et de pays) consacrées à faciliter et à mettre en valeur l’usage de la recherche. En revanche, je suis frappée par l’ironie du fait que nombre de ces initiatives aient de la difficulté à démontrer que leurs propres pratiques de mobilisation des connaissances sont elles-mêmes influencées par la recherche et en phase avec la meilleure recherche disponible sur la manière d’accroître l’usage de la recherche. Je ne pense pas un seul instant que ceci est dû au fait que les mobiliseurs de connaissances ne tiennent délibérément aucun compte des résultats de la recherche en ce qui concerne leurs propres pratiques, alors que se passe-t-il et quelles questions cela pourrait-il poser pour le RECRAE?


Huw Davies, Alison Powell et moi-même avons cherché à élucider cette énigme lors d’un projet récent*  qui examinait comment les principaux organismes de recherche (bailleurs de fonds, producteurs et intermédiaires) œuvrant dans les domaines de la santé, de la protection sociale et de l’éducation concevaient et mettaient en œuvre leurs stratégies en mobilisation des connaissances. Visant à extraire l’opinion actuelle et les preuves empiriques sur la meilleure pratique, nous avons examiné la documentation sur la mobilisation des connaissances. Par la suite, nous avons examiné soigneusement les stratégies et pratiques des organismes en passant en revue les sites Web de plus de 200 organismes, en obtenant les réponses à des sondages en ligne de plus de 100 organismes et en procédant à des entrevues approfondies avec 51 organismes.

Parmi les principes clés qui sont ressortis de la recension de la documentation, on trouve l’importance de se servir d’approches relationnelles menant à réunir les chercheurs et les utilisateurs de la recherche; avouer l’importance du contexte; être averti des besoins des utilisateurs de la recherche; puiser dans tout un éventail de types de connaissances et pas seulement des connaissances basées sur la recherche; et mettre à l’essai et évaluer les interventions puis insuffler ces connaissances aux pratiques futures.

Le sondage nous a appris que relativement peu d’organismes formulaient pleinement ces perspectives dans leurs propres méthodes de mobilisation des connaissances. Il y avait un intérêt marqué à produire des supports de connaissances et sur les moyens traditionnels de disséminer (« d’essayer d’imposer ») ces supports aux décideurs politiques et aux praticiens. Peu d’organismes réalisaient des évaluations solides de leurs propres activités de mobilisation des connaissances. D’ailleurs, dans l’ensemble, le domaine de la mobilisation des connaissances donnait l’impression d’être quelque peu coupé de sa propre base de connaissance en ayant des activités élaborées et mises en œuvre sans aucune référence à des théories existantes ou à des preuves empiriques et en l’absence d’évaluations solides qui pourraient contribuer à étoffer la base de connaissance dans ce domaine.

Le sondage présentait quelques idées des raisons de cette coupure entre la documentation en mobilisation des connaissances et la pratique de la mobilisation des connaissances. Ceci s’explique en partie par la frustration ressentie par les organismes à la lecture des documents en raison de concepts complexes, de l’abondance de vocabulaire spécialisé et des preuves empiriques encore limitées sur l’efficacité de différentes stratégies et activités en mobilisation des connaissances.

L’histoire ne s’arrête pas là, toutefois, puisque la majeure partie des personnes ayant répondu au sondage ont souscrit aux énoncés dérivés des principes clés émanant de la documentation. Leurs opinions sur ce qui caractérise une mobilisation efficace des connaissances étaient essentiellement en accord avec la documentation, mais elles ont eu néanmoins de la difficulté à reproduire ces entendements dans les pratiques de mobilisation des connaissances de leur propre organisme. Elles ont exprimé une certaine frustration à propos du fait que la documentation sur la mobilisation des connaissances n’offrait pas beaucoup d’indications sur la manière de transférer ces modèles et principes conceptuels en action concrète.

Ce processus de transfert et les difficultés à dépasser l’approche traditionnelle de « mise en avant » de la mobilisation des connaissances sont étroitement liés aux facteurs du contexte et de la capacité qui ont joué un rôle prépondérant à configurer les pratiques en mobilisation des connaissances de nos organismes. Parmi ceux-ci, on compte des régimes de financement à court terme des activités de mobilisation et les cadres de responsabilité et de mesure du rendement des chercheurs et des organismes. La capacité limitée d’organisations de chercheurs-utilisateurs potentielles à entreprendre des activités de mobilisation des connaissances a également entravé le développement d’interactions et de relations à long terme.

Ne désespérez pas! Le tableau de notre étude sur le lien entre la pratique et la recherche en mobilisation des connaissances n’est pas totalement sombre. Des développements prometteurs s’annoncent et c’est en eux que nous décelons des raisons d’être optimiste et des voies qui permettront une évolution à l’avenir.

Tandis que le sondage montre que peu d’organismes mettent entièrement en application les principes clés de la documentation, nombreux sont ceux qui cherchent à emprunter cette orientation et certains d’entre eux ont développé des stratégies et des activités qui pourraient servir de leçons à d’autres organismes. Notre sondage indiquait que très peu d’organismes tiraient déjà des leçons les uns des autres et nous aimerions encourager la création de tribunes plus actives entre les organismes afin de favoriser la concertation. De tels forums permettraient de tirer parti de l’expérience de ces organismes qui ont mis en place des approches relationnelles concluantes, qui expérimentent des méthodes et des technologies novatrices et qui soumettent leurs activités de mobilisation des connaissances à une évaluation en se servant de procédures qui contribuent à la base de connaissance existante.

En ce qui a trait à la recherche en mobilisation des connaissances, il existe déjà des chercheurs qui tentent d’établir des liens plus étroits entre leurs pratiques de mobilisation des connaissances et de recherche par l’intermédiaire de projets collaboratifs, y compris par le biais d’une recherche participative et de la coproduction de pratique et de recherche en mobilisation des connaissances. Ceci devrait être préconisé, car cela se révèle prometteur pour une situation où la recherche et la pratique sont toutes deux influencées par l’une et l’autre et portent la marque de chacune d’elles.

Les membres du RECRAE ont sûrement déjà internalisé des points d’autoréflexion. Ceux-ci incluront probablement une réflexion sur la base de connaissance qui sous-tend les activités du réseau, à savoir si le réseau accroît cette base de connaissance et contribue à la parfaire et sur la manière dont il s’efforce de résoudre les facteurs du contexte et de la capacité qui limitent vraisemblablement ce qu’il peut faire et accomplir. J’espère également que les membres du réseau verront un bien-fondé à développer et à contribuer à davantage de tribunes habilitant un enrichissement mutuel d’idées et d’apprentissage entre tous les organismes de mobilisation des connaissances, bien que de telles tribunes semblent déjà plus abondantes au Canada que nulle part ailleurs.

Remarque : Les conclusions auxquelles il est fait référence dans ce commentaire sont examinées plus en détail dans le rapport final du projet*  et dans un article*  publié dans Evidence & Policy.


*Disponible seulement en anglais